Je vais rebondir sur le dernier billet d’Artemus. Parce que, nous, les Justes, nous avons des tas d’histoires comme celle-ci à raconter. La dernière que j’ai vécu c’était, bien entendu, du temps où j’étais en fac. Il n’était pas question du Front National. Ce n’était plus l’époque. Et puis, pas besoin de ne pas vouloir interdire le FN pour être considéré comme un fasciste. Ca commence beaucoup plus tôt. Ca commence, en fait, lorsque tu te moque un peu d’une jeune fille très impliquée dans une association de Sécurité Routière. Ce qui était valorisé à l’époque, sous la deuxième présidence de Chirac, souvenez-vous, ce n’est pas si loin et, surtout, cela n’a pas beaucoup changé.
Or, comme je l’ai déjà expliqué ici ou là, j’ai énormément de mal à trouver que déresponsabiliser les gens les rends plus responsables. Ainsi, lorsque cette association partait en boite de nuit, ce n’était pas pour s’amuser, mais pour collecter les clés de voitures des fêtards. Contre une consommation grauite, un soft bien entendu, et l’immense prestige d’être un capitaine de soirée auprès des filles. Ajouté à l’avantage, en fin de soirée, de ne pas être bourré à la fin de soirée, ce qui permet à n’importe quel abruti de paraître pour un génie face à des filles ayant trop picolé. Et éventuellement de finir de les bourrer ensuite.
La jeune fille expliquait que ces opérations citoyennes visant à responsabiliser les jeunes conducteurs étaient de grandes réussites. Rare étaient ceux qui refusaient. D’une part pour les raisons que je viens d’évoquer, d’autre part à cause d’une pression sociale qui n’est pas mince. Bien sûr, tout le monde trouvait ça génial dans notre classe.
Sauf moi.
J’aurais pu me taire. J’aurais pu garder mes puissantes réflexions sur le sujet pour ma pomme. Ne rien dire. Prendre sur moi. Mais avouez que ce n’est pas très drôle. Il y a un côté profondément jouissif à ne pas s’autocensurer dans ces moments là. A voir les mines qui s’assombrissent, les camarades qui s’enfuient, l’ambiance s’effondrer lamentablement, etc.
En vérité, c’est pour cela qu’on finit par vous détester. Vous êtes un facteur de mauvaise ambiance. Vous brisez l’unanimité. Et c’est pas cool.
D’ailleurs vous n’êtes tellement pas cool que vous êtes le seul à qui on refuse un papier dans le petit journal de votre classe, diffusé alors dans l’Université. Et il m’aura fallu attendre que ce dont je parlais soit oublié pour qu’enfin, un de mes rares soutiens alors aux manettes ose la publication. Tout en assortissant le petit article d’une mention “Ceci ne représente que le point de vue de l’auteur et pas de la rédaction”.
J’ai retrouvé l’article. Je n’en changerais pas une virgule, si ce n’est la fin peut-être à cause d’une allusion très obscure au pacte Germano-Soviétique.
Nouvelle agression impérialiste !
Giuliana brisée ! Giuliana martyrisée ! Giuliana libérée !… Ou comment la journaliste communiste Giuliana Sgrena échappe à l’infâme démocratie libérale américaine.
La journaliste italienne Giuliana Sgrena a sans doute eu plus de chance qu’elle ne le croît. Celle qui demandait benoîtement à ses ravisseurs, “comment avez-vous pu m’enlever alors que je suis contre la guerre ?”, est libre. Pourtant, avec des questions pareilles, on saisit mal par quel miracle ses ravisseurs n’ont pas eu la décapitation facile. Parions que la perspective d’une confortable rançon versée par le généreux gouvernement italien a freiné leurs ardeurs djihadesques.
Il est de ces syndromes de Stockholm qui commencent avant même qu’on ne soit enlevé. L’incompréhension de Giuliana devant son enlèvement ressemble à celle qu’aurait pu connaître, pendant la guerre d’Algérie, un porteur de valise pour le FLN qui se serait vu retenu en otage par ces derniers. Et elle qui voulait “raconter le bain de sang de Fallouja” s’est vue emprisonnée par ceux-là même que son récit visait à affranchir de leurs responsabilités dans le dit “bain de sang”.
Dès lors, naturellement, ses “certitudes s’étaient effondrées”. Depuis l’effondrement du mur de Berlin -et avec lui d’autres certitudes d’alors- l’humanité communiste ne cesse de se voûter, de se ratatiner sous le poids écrasant du réel. Mais par la grâce d’une méprise de l’armée américaine, faisant feu contre sa voiture, la blessant et tuant un agent des services secrets italiens, ses “certitudes” ne sont en fait qu’ébranlées. Et la voilà relevant le buste, et accusant désormais l’armée américaine d’avoir voulu la faire taire, tandis que ses geôliers la mettaient en garde, “les Américains ne veulent pas que tu reviennes”.
Les terroristes-ravisseurs deviennent alors des résistants prévenants pour la santé de leurs otages. Et les forces américaines, celles qui organisent des élections libres dans l’ancien pays de Saddam Hussein, se muent en force d’occupation fasciste. Giuliana Sgrena aurait voulu justifier le pacte germano-soviétique d’août 1939, c’est à dire faire passer les ennemis réels de la démocratie -et des journalistes- pour valant mieux que leurs défenseurs, qu’elle n’y se serait pas prise autrement.
Oui, ça, ce petit rien du tout, valait une censure ridicule.